Centre de vol à voile de Chartres
Histoires du club
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Grandes et petites aventures des vélivoles chartrains :


Le premier vol solo de Mathilde
2013


Les vacances de Sophie
2013


Le fabuleux triangle de 1010km
2003


Deux vélivoles Chartrains chez le baron HILTON
1996


Championnat de Régional au LOUROUX
1994




Les tribulations de deux chartrains perdus au pays des cow-boys
ou quand ça ne sert à rien de crevarder !

Un 8 août 1996 :
516 km en 2h34' = 201 km/h
1030 km en 5h58' = 173 km/h


Cela fait une semaine que la météo nous prévoit pour la fin de notre séjour chez Barron HILTON une journée à 1000 km. Avec notre habitude des prévisions à la française, Eric Soubrier et moi-même, croyons dur comme fer à ce qu'elle nous annonce mais peut-être pour le vol retour du lundi entre Reno et la capitale sur des avions munis, eux, de gros moteurs. ça ne nous empêche pas de faire de superbes vols de 400 à 600 km sur la Sierra Nevada et son parc Yosemite ou au-dessus du Lac Tahoe, toute une région nous avons d'ailleurs parcourue en voiture avec ma tendre épouse dans la quinzaine précédente.
Le paysage, confirmant ce que nous avions découvert du bas, est extraordinaire vu d'en-haut et provoque chez nous de grandes envolées lyriques (et en anglais) tous les soirs au magnifique bar du ranch de notre hôte où les pilotes aiment à se retrouver après leur dure journée.
Toujours est-il que nous sommes quelque peu surpris lorsque Dan Gudgel, la grenouille (remorqueur - commissaire FAI) locale, nous annonce au briefing du jeudi matin, que finalement il ne s'est trompé que d'une journée et dans le bons sens puisqu'elle arrive en avance.
Il est difficile, dans un premier temps, de se faire une idée de ce qui nous attend parce que d'abord Dan parle avec un accent du terroir incompréhensible pour les frenchies, qu'il utilise des unités locales que je ne maîtrise pas vraiment (Eric beaucoup mieux, mais c'est son boulot) et que même divisé par 10 et multiplié par 3 le résultat nous paraît peu crédible. Mais à force de recoupement avec nos voisins de briefing, la brume finit par quitter nos cerveaux : les bases des cumulus devraient être à plus de 6000 m (de toute façon on est limité à 5400 m ...) sans risque de cunimb et sur une zone qui couvre la moitié de la France. Le seul problème est l'heure de début de convection peut-être un peu tardive.

Julien HENRY
La journée risque de ne pas être mauvaise, et comme il ne s'est pas beaucoup planté sur la prévision journalière, on sent un certain regain d'intérêt de la part des présents !


La distribution des machines est dirigée par Annette Reichmann : les planeurs sont d'un niveau très hétérogène (du Ventus et LS6 au SZD 59 et Twin III, en passant par ASW20, Discus, SZD 55 ...), mais l'ordre d'affectation change tous les jours. Aujourd'hui, Eric est le 1er à choisir et moi le dernier. Eric, comme je le prévoyais, ne me laisse pas le Ventus mais, comme il y a un bon Dieu pour les Chartrains, même dans le désert du Nevada, l'avant-dernier pilote, qui dormait pendant le briefing météo, préfère prendre le Twin III pour emmener sa copine en ballade. Je n'ai pas le choix : me voilà lâché sur le SZD 59. Ce planeur polonais a été conçu à partir du Jantar std3 pour un usage mixte : voltige en 13 m et rallongeable en 15 m pour atteindre théoriquement les perfos du LS4. Il a le fuselage cruciforme du Jantar libre. Il est tout neuf et il a, heureusement pour moi compte-tenu de la prévision météo, le bon goût d'emporter une certaine quantité de water-ballast (je ne sais pas trop combien puisque les planeurs sont remplis à ras-bord au tuyau à partir d'un antique camion-citerne de pompier, mais ça doit être entre 100 et 200 litres...). De toutes façon même avec le POWNEE hélice en croix, vu la prévi météo, ça doit passer.

C'est la ruée en piste et, sur les onze pilotes, nous sommes une demi-douzaine à avoir affiché le yo-yo (double aller-retour) de 1000 km : départ du ranch, 1er point de virage à 250 km dans le sud, 2ème point de virage : la porte de départ (à 2900 m) des tentatives de record sur les contreforts du Mont Grant à une dizaine de kilomètres du ranch, 3ème point de virage : à 10 km du 1er point et retour. Les autres ont affichés des records nationaux y compris celui qui souhaitait partir en ballade avec sa copine (il battra le record des USA distance en aller et retour en biplace : 500 km avec un Twin III !). Ray Linskey, le champion du monde néo-zélandais, contemple toute cette agitation avec la sérénité du vieux sage que lui confère son "brevet" de 2000 km établi dans ses îles.

Eric a son planeur déjà ballasté et peut tout de suite s'aligner en piste. L'équipe d'aide au sol (et oui, c'est le grand luxe !!!) est un peu surprise quand je lui demande si le plein des waters-ballast est déjà fait. On ne lui a encore jamais mis d'eau.... Bon encore une chose à faire avant d'envisager de décoller ! Bon, j'essaye de rester calme.

Il est 11h30, tous les planeurs sont prêts sauf le mien qu'on est en train de remplir pendant que je prépare (ce n'est pas une mince affaire) mon panneau de déclaration de 1000 km (il faut donner les coordonnées géographiques des points de virage !). Je ne me suis pas encore installé une seule fois dans le planeur (il vaut mieux l'essayer avant de partir en ballade pour 1000 km), et Eric décolle malgré l'absence, mais vous le connaissez, d'indice pompatif ! Je continue à essayer de rester calme.

Quelques temps après le largage Eric se repose. ça n'a pas encore vraiment déclenché et vu nos charges en water-ballast, il est difficile de sortir de la cuvette du Ranch, d'autant plus que le remorqueur nous largue à 1000 m QFE (soit 2500 m QNH) à la verticale, selon les procédures de vol d'épreuve. Je retrouve mon calme et m'aligne à mon tour.

Je décolle à 12 h 15 (pas forcément toujours aussi optimiste pour mon 1000 km !!!). Le planeur a l'air de savoir voler, je suis bien installé dans le spacieux cockpit et sous la magnifique verrière caractéristiques des productions polonaises (avec la trousse de première urgence). Les instruments dont un vario pneumatique américain très agréable en utilisation, et un simple couineur (pas de calculateur), fonctionnent parfaitement bien, le tout malheureusement avec ces satanées unités barbares. Je n'ai apparemment rien oublié de primordial, carte, phototime, baro enclenché, bouteille d'oxy ouverte, canules d'oxy. dans les narines (on se croirait sur une civière du feuilleton "URGENCES", mais le système est sacrément pratique !), les réserves d'eau, le pic-nique, les sacs pipi, mon GPS, les piles de secours et ma règle à calcul (si, si Papa, je la garde précieusement !).
Le plein de water-ballast, fait à ras-bord, a l'air d'être équilibré, et le planeur est très agréable malgré une charge alaire qui ne doit pas être ridicule. La réponse aux commandes est surprenante d'efficacité, et prévisage bien de ce qu'on doit pouvoir faire dans son autre type d'utilisation.

J'ai la chance de trouver assez facilement de quoi me sortir de la cuvette. Il faut atteindre 2600 m QNH dans des petites bulles puis se jeter sur le plateau qui borde la cuvette. Attention, comme partout dans cette région, la pente ne marche pas, j'en ai fais l'expérience 3 jours plus tôt en me faisant coincer de l'autre côté du plateau dans un coin franchement pas hospitalier, ce qui m'a valu une vache peu glorieuse dans un champ de trèfle moins de 15 mn après le décollage (il y a prescription et je rappelle que seul le survol et le contact avec le territoire français est pris en compte pour la coupe des vaches du CVVChartres).
On enroule donc sur ce plateau, vers 50 m sol, des pompes assez désorganisées mais qui peuvent atteindre jusqu'à 6 m/s, alors que dans la cuvette on se bagarre avec 1 m/s et 150 l d'eau.
Des barbules se forment au-dessus de ma tête mais pas encore sur l'axe.
Finalement j'enclenche le chrono à 12 h 35 avec un départ à plus de 4000 m QNH.
Quelques barbules se forment à leur tour sur l'axe mais je préfère partir en m'appuyant sur les contreforts du Mont Grant dont le sommet est à 3400 m (sur 1000 km on peut faire un léger détour !).

J'ai encore eu droit au miracle puisque apparemment ce n'est pas aussi facile pour les autres qui restent bloqués dans la cuvette.

Eric qui a redécollé quelques minutes après moi jette l'éponge à cause de l'heure tardive et décide de se reposer pour transformer sa tentative de 1000 km en une tentative de record sur l'aller et retour de 500 km. Moi, je suis parti. Après tout, le 1000 km commence par un aller et retour de 500 km, c'est pas comme si on partait en triangle, au pire on s'arrête à mi-chemin...

Je prends donc le cap 170 vers l'autoroute du sud, à savoir les White Mountains prolongées par les Inyo Mountains qui sont deux chaînes qui culminent à 4000 m pour la première et 3400 m pour la seconde, parallèles à la Sierra Nevada côté est et qui sur toute leur longueur (180 km) assure le déclenchement des ascendances. Les Inyo Mountains débouchent quasiment dans la "vallée de la mort". Ca se présente un peu comme la Serre de Mondonnier mais un peu plus longue et un peu plus haute. Par-contre, toujours pas question de jouer en pente, il faut être au dessus de la ligne de crête et suivre la rue de cumulus.
Pour l'instant quelques petites barbules jalonnent les 70 km qui me séparent de la chaîne visée. Comme la région est complètement invachable, je chemine tranquillement sans prendre de risque. Je prends tout ce qui est au dessus de 3 m/s et navigue entre 3000 m et 5000 m (à peu près comme quand c'est bon en Beauce !). En une demi-heure j'ai parcouru la distance qui me sépare des White Mountains, ce qui m'assure, après une grosse bouffée d'oxygène et un calcul laborieux, un retour vers 20 h 30 soit quinze minutes après l'heure limite. Etant donnée la rue qui se forme devant moi sur les chaînes, j'ai quelque espoir d'améliorer ma moyenne et de finir ce circuit dans la légalité.

Eric a maintenant redécollé pour son 500 km et attend le moment propice pour partir.

Mon arrivée sur les White Mountains se fait à une hauteur décente, juste au-dessus de la crête. Ca chemine tout seul et j'attends le 6m/s pour monter mais pas trop près du plafond et ne pas m'y cogner par la suite.
Maintenant que je suis installé sur les rails, je pousse un peu plus sur le manche (toujours pour éviter de trop monter) et j'admire le paysage ! J'ai arrêté le couineur électrique, ça ne rime plus à rien. Un petit trou dans la rue de nuage m'oblige néanmoins à enrouler une ascendance au km 200, c'est un 6 m/s de nouveau que je prends entre 3000 et 5399,99 m (on a des baros !).
Comme en plus j'ai déjà viré une fois dans le coin, je ne suis vraiment pas stressé. Photos du parking d'un village perdu dans le bout de la montagne à 4000 m et cap retour (enfin pour la première moitié, faut pas l'oublier). Il est 14 h 15, la moyenne a dépassé maintenant 150 km/h. L'heure estimée d'arrivée est 19 h 45, bon à cette heure là, je risque de ne plus me faire peur à l'atterrissage.

Face au nord maintenant, bonne surprise, les cumulus ont encore pris du volume et mon trou de bleu a disparu. Je transite à 110 kts indiqué. J'allume mon GPS de temps en temps, rassurez-vous, pas pour savoir où je suis dans mon circuit, là c'est vraiment facile avec une visibilité de plus de 100 km, mais plus pour recaler mes propres gyro internes. La vitesse au GPS oscille entre 250 et 270 km/h et en plus il me donne mon altitude en mètres (et puis il me donne toujours la direction de Chartres !).

Eric part pour son 500 km et me confirme que ça s'établit sur la liaison entre le Mont Grant et les White Mountains. J'ai moins de 200 km de retard sur lui. Vais-je le rattraper ? En réponse à ma question, je préfère augmenter l'alimentation en oxygène qui a tendance à diminuer !

La remontée dans le nord s'effectue sans problème ni spirale d'ailleurs et je croise Eric qui file à vitesse supersonique sur les White Mountains. Je quitte ces dernières sans m'en apercevoir car maintenant, la rue de nuage continue jusqu'au Mont Grant qui est mon 3ème point de virage. Je vire à 15 h 50 soit 530 km en 3 h 15. Je pense que ça doit être mon vol le plus rapide (163 km/h de moyenne, on a peut-être fait un circuit à cette vitesse en Beauce, un soir où on avait un peu taquiné la bouteille au club-house...).
Bon, repartir à cette heure là pour un 500 km, ben ma fois, faut pas trop réfléchir, faut y aller. Eric a viré son point et entamé son retour, il n'a pas encore spiralé. Quel gâchis  !!!
Je n'ai plus d'oxygène, mais comme ça fait longtemps que j'ai pété les plombs, je continue allègrement en me limitant un peu en altitude. Ceci étant, on commence à être bien entraîné au vol entre 4000 et 5000 m. Ce qui change par rapport aux jours précédant, c'est que les cumulus sont encore à quelques milliers de mètres au-dessus.

Eric dans son avion, déontologiquement, ne peut s'empêcher de s'arrêter pour tester une ascendance locale, ce qu'il fait dans un monstre qui le propulse de la crête au plafond légal, en moins de temps qu'il n'en faut à une figue molle pour tomber d'un tabouret corse. Il le regrettera d'ailleurs car ça l'oblige à franchir la ligne d'arrivée avec 300 m de rab. Il me confirmera par la suite que ça fiche un choc au compétiteur qu'il est.

Ma troisième branche me donne une bonne idée de ce que sera mon vol retour sur America Airlines entre Dallas et Paris : la ligne droite, on ne spirale pas pour ne pas rendre malade les passagers.

Mon petit trou de bleu est revenu au km 200. Je le traverse un peu allègrement à l'aller ce qui me vaut un petit passage à vide sur le retour après mon dernier point de virage que je fais à 17 h 10 (cette branche a sacrément dépoté). Même avec ça je reste quand même optimiste pour la suite des événements et assure en ne prenant que 4,5 m/s qui me permettent de rejoindre les bonnes conditions plus au nord.
Eric est rentré et ne veut pas me donner son temps pour la simple raison qu'il fait et refait toujours le même calcul : 516 km / 2 h 34 = 201 km/h de moyenne et cherche désespérément l'erreur (il ne l'a toujours pas trouvé).

Je continue mon petit bonhomme de chemin vers la maison, sans rencontrer de difficulté supplémentaire, d'autant plus que la rue de cumulus n'a pas bougé et m'emmène directement au terrain. L'arrivée se fait à une vitesse peu racontable à la verticale du ranch (alors qu'Eric devait arriver au-dessus de la porte de départ installée sur un contrefort du Mont Grant) à 18 h 33. J'ai réalisé mon deuxième aller et retour en 2 h 45 soit 185 km/h de moyenne, pas de quoi fouetter un chat par rapport aux 201 km/h d'Eric !
Les quelques figures que j'essaye de faire me rappellent que la voltige est un art qui se travaille ...mais pas après 1000 km. J'ai droit aux félicitations du propriétaire Tom Stowers qui pense que ça va l'aider à le louer, son SZD 59 (pas l'"exibition" de voltige, le 1000 km !).

Bien-entendu, notre soirée s'est terminée avec Eric et les autres "performeurs du jour" au fond de la piscine tout habillé, traditions obligent. Ceci étant on a pas tardé à rejoindre nos oreillers parce que Dan est venu nous parler du lendemain, vous savez, le jour où Eric a fait le même 1000 km en ASW20 et moi un triangle FAI de 790 km en 4 h 58 (159 km/h) avec le LS6...mais ça, c'est une autre histoire.



    Julien Henry